Thierry Paquot et la ville

« Il faut inventer en matière de territoires des bio régions urbaines », Thierry Paquot

Thierry Paquot était invité par l’IHEST* le 22 juin à s’exprimer sur l’évolution de l’espace public et sa conception de la ville. Une occasion pour le philosophe, anciennement éditeur de la revue Urbanisme, de remettre en cause les gratte-ciels. Il fût, rappelons le, l’un des plus actifs contestataires de la Tour Triangle dont on vient d’apprendre que le projet devrait finalement être adopté cette semaine par le Conseil de Paris, après quelques modifications et des négociations politiques.

Pour Thierry Paquot il y a plusieurs formes d’urbanisation : la ville historique, la ville globale suivant le concept de Saskia Sassen, et son corollaire les villes bidonvilles. La ville globale, c’est la ville « qui roule pour elle » et non plus pour l’Etat. Comme New York, où il y a ceux « qui sont dans la lumière », avec ses lieux culturels, ses hôtels, ses restaurants, et « une foule flottante » qui est nécessaire pour en assurer les petits boulots. Après la disparition du capitalisme solide de l’industrialisation, qui n’existe plus sauf peut être en Chine, c’est « le  capitalisme liquide » qui est une abnégation des territoires, flexibilise le temps et lieux de travail. La ville rêvée, c’est une ville « plateau technique », avec des aéroports, des hôtels, des emplois précaires, une indifférence du capital vis à vis du territoire, et un flux touristique vers les lieux labellisés « Unesco » Une mise en condition culturelle du territoire. Autre forme d’urbanisation, les villes « gated communities », les villes sécuritaires, « senoriales » médicalisées…. en pleine expansion. Avec différents argumentaires de marketing, en Chine le standing, le village alsacien  etc., en Inde les mesures contre la pollution… Enfin, il faut rajouter également l’urbain diffus avec ses farandoles de maisons individuelles à l’extérieur de bourgs qui meurent.

Pour Thierry Paquot, « ce qui fait ville » se caractérise par 3 critères : l’urbanité, la diversité et l’altérité. L’urbanité c’est la maîtrise de sa langue et son attention vis à vis de ceux qui ne la parlent pas. La diversité c’est la pluralité des sexes, des âges, des origines géographiques, des religions….L’altérité renvoie à l’irréductible, ce qui est vraiment autre, ce que le philosophe appelle « l’inconnaissance ». Et l’autre pour lui ce n’est pas que l’humain, c’est le monde vivant, donc également la faune et la flore. Et ce qui fait ville est en voie de disparition. Paris par exemple l’est de moins en moins parce qu’elle est de plus en plus sociologiquement homogène, et manque donc de diversité. Par contre, avec son flux de touristes elle répond au critère d’altérité.

L’espace public, mot apparu dans les années 85/86, est maintenant devenu le mot magique. Les galeries marchandes, les plages, les sentiers de randonnée, sont desespaces publics. On dit « faire de l’aménagement », alors qu’il faudrait « faire du  management », « ménager les lieux ». Le couple privé public est typiquement français. Le mot privé n’existe pas au Japon et le mot anglais « privacy » n’a pas le même sens.Depuis peu, des espaces juridiquement privés sont considérés comme publics, exemple les parcs à thème. L’espace public n’est plus gratuit. Le tourisme est en train de modifier non seulement les territoires mais les temporalités, la ville doit s’adapter à celle des touristes comme à Barcelone où des « touristes terroristes » veulent manger des tapas à tout heure. La ville est « à consommer » : « on va se faire une ville » Pour certains l’espace public c’est l’espace politique. Des bars autogérés réapparaissent. Ce sont de nouvelles formes d’échanges et de solidarité. Un contrepouvoir qui crée une contre culture à l’extérieur de la ville parce qu’elle en est chassée. Thierry Paquot est sceptique sur le rôle que peuvent jouer les réseaux sociaux : cela ne suffit pas : « on ne peut être avec, que si on est parmi ».

Thierry Paquot s’en prend aux politiques, aux technocrates, pour qui les gratte-ciel, vitrines de sièges sociaux, sont l’expression de la modernité, garantissent le succès d’une ville, et des emplois à la clé. Il faudra faire un jour une géohistoire des sièges sociaux, ironise-t-il.La tour est une absurdité, qui déshumanise, c’est du verre et de l’acier, deux matériaux énergivores, plus un « élévateur » tout ausi énergivore. Des ascenseurs, qui avec un temps d’attente moyen de 35 secondes, sont le moyen de transport le plus cher. Il est d’ailleurs impossible de connaître le coût d’un aller/retour. Des tours très chères à construire, très chères à sécuriser et entretenir, d’où des charges exorbitantes. Quand membre du jury de la tour d’Unibail à la Défense il y a quelques années, Thierry Paquot avait demandé aux architectes, tous très connus, à quoi ressemblerait le travail de bureau lorsque le bâtiment serait livré, ils avaient tous répondu que ce n’était pas leur problème .

Nous devons changer, estime-t-il, de vision politique de la ville. Les architectes et les urbanistes n’ont jamais appris à faire de la concertation, c’est valable pour les citadins. Il faut casser le sachant/ignorant, déscolariser les esprits, ne pas avoir une pensée en arbre, comme le disaient Dérida et Deleuze, mais une pensée en rhizome. Il faut que « nous fassions environnement », que nous pensions comme un arbre, comme un réverbère. On a trop schématisé la relation ville/campagne. Il y a dans la ville de l’architecture végétalisée, de l’agriculture urbaine. Et dans les campagnes une agriculture productiviste dont le but est de toujours produire plus. Il nous faut inventer en matière de territoires des « bio régions urbaines ».

Muriel Labrousse

  • Institut Des Hautes Etudes de la Science et de la Technologie
Archives Options Futurs

Voir aussi

  • Décés de guy Paillotin

    C’est avec beaucoup d’émotion que la communauté Inra a appris le décès de Guy Paillotin, grand serviteur de l’Etat et […]

  • maria , cyclone de categorie 5, sources: outremers 360.com

    Maria, désormais ouragan de catégorie maximale 5, a commencé à toucher la Martinique lundi, et s’est déplacée sur la Dominique […]

  • Semaine des ambassadeurs: discours de Macron via IPEMED

    Le Président de la République française, monsieur Emmanuel Macron, a été très clair lors de son discours devant l’ensemble des […]

    Afriqueaide publique au développementgouvernementgrands dossiers