Dominique Bourg appelle à un nouvel équilibre

Comment expliquer que notre civilisation détruise l’écosystème nécessaire à notre survie ? Comment en est on arrivés à ignorer les dommages irréversibles qu’elle provoque pour le système Terre. Ce degré d’incertitude sur l’avenir du monde a amené le philosophe Dominique Bourg, qui était l’invité des Débats de Futurible le 12 avril, à réfléchir dans son dernier livre « Une nouvelle Terre », à la manière dont pourrait se dessiner « une autre modernité ». Il y fait un bilan de la situation actuelle en retenant deux paramètres majeurs et globaux : l’état de la Terre associé à l’Anthropocène, et le défi numérique.

Notre modèle de développement, l’impact massif des activités humaines sur le système Terre, inséparable de la masse démographique humaine et de notre type de niveau de vie, nous a fait rentrer à partir des années 50 dans une nouvelle séquence géologique : l’Anthropocène précoce qui a mis fin à l’Holocène. Cette relation sans retour est le premier sens que donne Dominique Bourg à l’Anthropocène. On a changé la composition de la stratosphère, de la biosphère, fait s’effondrer des espèces vivantes. Le deuxième sens c’est l’effet boomerang sur les sociétés du fait de ce changement brutal qu’on inflige au système Terre.

Les mutations de ce long processus d’« exosomatisation », commence avec l’alphabet. Dominique Bourg fait référence à David Abraham qui dans son ouvrage « Pour une écologie des sens » donne de l’importance aux ruptures des différents alphabets. Les premiers alphabets hébraïques ne notant que les consonnes, les peuples étaient oraux. L’apparition de l’alphabet grec qui lui note tant les voyelles que les consonnes, va demander un effort d’abstraction, arrachant les mots à la parole vivante. La mise à distance des mots autorise la question « qu’est ce que » et ouvre la voie à la philosophie d’abord, puis à la science grecque. Pour David Abraham l’alphabet n’est pas le seul responsable des mutations mais c’est un facteur déterminant avec l’évolution de la notation numérique, l’évolution de l’agriculture et des diverses techniques. La troisième étape a été celle de nos capacités de calcul qui remontent au 17è et débouche sur l’intelligence artificielle.

Dominique Bourg discerne dans cette lente évolution, deux veines d’exosomatisation, celle de « la grande accélération » qui va amener une opposition de l’homme et de la nature et celle de la numérisation, de l’intelligence artificielle. La relation que toute société noue avec son milieu et ses ressources, qu’elle a avec la nature, est l’un des sens que le philosophe donne à la spiritualité, donnée fondamentale de toute société. Cette relation au monde que nous avons construit en occident, qui crée cette forme de relation à la nature, qui évolue, qui s’impose à nous, nous ne l’avons ni décidé ni choisie. L’autre sens de la spiritualité est plus classique : il n’y a pas de société où on ne valorise pas une certaine forme de réalisation de sa propre condition humaine qui est variable d’une société à l’autre. Aucune société n’échappe à cette forme de spiritualité. Aujourd’hui en occident c’est une spiritualité de consumation et de consommation : d’un coté on détruit l’univers et d’un autre on consomme le monde. Notre idéal spirituel est de se réaliser par la consommation. Spiritualité et religion peuvent se recouper mais ne se recouvrent pas.

Le cours nouveau de l’exosomatisation en matière de capacités cognitives avec le numérique et l’intelligence artificielle a permis un développement extraordinaire. Mais ce n’est pas sans risque dans le contexte néolibéral : impact sur le travail, concentration de richesses avec les GAFA, concentration des inégalités sociales, contribution à la montée des extrêmes. Pour Dominique Bourg on assiste à une « espèce de surdétermination du numérique ».

Pourrait on voir un jour s’établir avec la nature une autre relation que cette relation mortifère et qui pourrait nous entrainer à la ruine et qui est en train de le faire ? Dominique Bourg discerne quelques signes annonciateurs de refondation de notre relation avec la nature : l’émergence à l’échelle internationale depuis les années 70 d’une forme de droit à la nature, avec notamment la Nouvelle Zélande qui a attribué au fleuve Whagani la qualité de personne ainsi que l’Inde au Gange, la notion de communs qui émerge et l’attention portée aux peuples premiers. En France notons le code de l’environnement, la loi sur la biodiversité, le préjudice écologique… Dominique Bourg a été frappé par la relation  hyper spirituelle qu’entretenait avec la rivière un corrézien dans l’émission « Terre inconnue ». Enfin il estime que Notre Dame des landes est un laboratoire possible, et espère qu’il va le rester en acceptant le meilleur de ce que proposent les zadistes : entrelacs entre modes de production et modes de vie plus simples, avec une moindre pression sur l’environnement, et la construction d’un « commun » remettant en cause le droit de propriété. Le droit peut évoluer souligne Dominique Bourg rappelant qu’avant le 18è la propriété était souvent collective.

Les tendances observées nous menant droit à un effondrement final, le philosophe appelle à un nouvel équilibre, à une nouvelle alliance avec notre environnement : nous devons passer d’une civilisation du produire, présumé illimité, à un monde matériellement plus fini et limité, ce qui ne veut pas dire un retour au passé. Ce n’est pas imaginer redevenir un peuple premier, mais réintégrer les éléments que les peuples premiers ont su préserver. Il nous faut bâtir une nouvelle civilisation qui réintègre les espèces, qui reste une civilisation du savoir mais moins du faire, à retrouver nos racines. Une civilisation qui différencie nettement les sciences, pour qui la rationalité est une fin, qui doivent nourrir le débat public et ne pas s’y soumettre et les techno sciences dont les produits sont destinés à nourrir la croissance. Une civilisation avec une relation différente à la nature, avec des modes de production nouveaux, avec de la permaculture, des matériaux biosourcés….Tout ceci ne se fera pas sans grands soubresauts, mais c’est l’espoir d’une nouvelle Terre.

 

Muriel Labrousse

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