Biodiversité : qu’est-ce qu’on attend ?

Le déclin de la biodiversité est très préoccupant, non seulement pour les espèces menacées, oiseaux, insectes.., mais pour la biodiversité en général et cela risque de fortement altérer le fonctionnement des écosystèmes dont nous dépendons. L’étude de chercheurs du Cnrs publiée ce mois ci (L. Godet/V. Devictor) en dresse un tableau inquiétant, particulièrement quand ils analysent les raisons de l’inertie. Pour eux en effet l’un des majeurs obstacles est la recherche constante d’arbitrages plus favorables aux activités humaines qu’à la protection de la nature. Est-ce une des raisons qui ont motivé le départ de N. Hulot ? Quoi qu’il en soit son cri d’alarme à l’Assemblée nationale « la biodiversité tout le monde s’en fiche » a peu réveillé les consciences. Un certain nombre de débats ont tenté en ce début d’automne de questionner, sensibiliser, susciter plus d’empathie.

La FRB (Fondation pour la recherche sur la biodiversité) qui fêtait ses 10 ans d’existence organisait le 27 septembre une journée de débats sur le thème « Biodiversité transition alimentaire et santé ». Notre rapport à l’alimentation a évolué au fil du temps a introduit S. Bahuchet du Muséum. Les populations sont passées de chasseurs cueilleurs d’abord, à éleveurs/pasteurs/ nomades, puis à l’agriculture et de nos jours à l’agrobiodiversité. Il faudrait par ailleurs explorer pense-t-il les hypothèses sur l’apport des ressources marines. Mais l’agriculture et l’élevage n’ont pas supprimé le recours à la collecte sauvage, plantes, insectes…mouvement qui s’accentue. Il faut prendre en compte désormais la transformation des aliments et le développement de l’alimentation carnée. On consomme 7 fois plus de viande qu’en 1950 et il faut s’interroger sur la place des ovidés dans la perte de la biodiversité, ceux-ci étant principalement nourris avec du soja importé du Brésil, lequel est cultivé sur des terres gagnées sur la forêt tropicale. L’alimentation est un fait culturel insiste S. Bahuchet, donnant comme exemple les animaux des fresques de Lascaux qui sont autres que ceux que l’on mangeait dont on a retrouvé des os.

Autre inquiétude pour la biodiversité, la surexploitation de la biomasse, fossile, terrestre, que les humains s’approprient. Nous ne sommes pas les seuls à avoir besoin de cette énergie renouvelable, les végétaux également en dépendent rappelle Denis Couvet du Muséum. Nous assistons à une diminution historique de la biomasse végétale présente mondiale : 18% chaque année en raison de notre consommation de la production des écosystèmes. 28% de la production annuelle est consommée par les humains. En cause la consommation de la production des écosystèmes et de la transformation en écosystèmes moins ou non productifs.   Les productions de biomasse terrestre et marine sont équivalentes mais les ressources de la biomasse marine sont très peu exploitées par rapport à la biomasse terrestre. Les conséquences pour la biodiversité sont ajoute-t-il très discutées, quelles variables de biodiversité à prendre en compte, et quelles sont les limites planétaires de la consommation humaine de biomasse végétale ?

Quel est l’impact des régimes alimentaires sur la biodiversité ? Une équipe pluridisciplinaire Inra/Cirad a modélisé des scénarios d’usage de terres et leurs conséquences sur la sécurité alimentaire pour parvenir à nourrir de façon saine et durable une population qui pourrait être de 9,7 milliards en 2050. Les deux premiers scénarios de ce travail de prospective présenté par Chantal Le Moel (Inra) ont des conséquences extrêmes.

Le premier « Métropolisation » est basé sur une croissance continue des mégapoles, avec une consommation importante de produits animaux et /ou transformés, avec aucun effort pour lutter contre le changement climatique et de petits agriculteurs marginalisés.

Le second « Régionalisation » impliquant le repli sur elles mêmes des communautés rurales et l’émergence de systèmes alimentaires régionaux se traduirait par une baisse de la productivité agricole et un accroissement de l’insécurité alimentaire, de sous-nutrition dans certaines régions du monde, malgré une extension des surfaces agricoles.

Le scénario « Ménage », est un scénario entre les deux, dans un contexte de mobilité forte entre zones rurales et urbaines, conduisant à la mise en place de régimes alimentaires hybrides, basés à la fois sur des filières traditionnelles et des filières modernes.

Les deux autres alternatives sont des scénarios de rupture qui tentent de combiner les contraintes en terre et la limitation de la déforestation :

Le scénario « Sain » suppose que le coût de la malnutrition entrainera une transition vers des régimes « sains », avec une consommation accrue de céréales et de légumineuses, de fruits et une limitation des produits animaux et ultra transformés. Cela impliquerait des politiques nutritionnelles fortes et concertées au niveau mondial.

L’autre option « Communautés » est un scénario fragmenté qui vise à une plus forte « régionalisation » des systèmes alimentaires favorisant les structures traditionnelles de consommation et l’agriculture régionale. Ce scénario requiert une adaptation importante des agricultures du monde. Il faut retenir conclut C. Le Mouet que les deux premiers scénarios ne permettent pas d’assurer la sécurité alimentaire en 2050. Les changements d’usage des terres et leurs résultats en terme de sécurité alimentaire dépendent beaucoup de l’accès à la terre et des structures agricoles. Il faut également souligner l’importance de la relation urbain/rural. Parvenir à la sécurité alimentaire en 2050 conclut l’experte demande des politiques fortes, cohérentes au niveau international, un changement énorme qui doit être accompagné par les politiques et par les acteurs.

Jean-Paul Moatti (AllEnv) qui a fait partie du groupe indépendant de 15 experts à qui pour la première fois on a fait appel pour le rapport d’évaluation des ODD a rappelé en conclusion les difficultés actuelles du multilatéralisme et souligné que beaucoup des avancées sont souvent des thématiques qui sans la recherche et l’apport de la société civile n’auraient pas existé. A noter en positif le modèle des sciences participatives où on co-construit, comme le font l’Ird et la Cirad en Afrique avec les agriculteurs. Il y a une montée en puissance de la problématique océans et maintenant la perspective de la prise en compte de la biodiversité. On est rentré dans les systèmes éco systémiques et c’est bien. Mais il va falloir prendre en compte la valeur que peut donner la protection des espèces. Le problème de la sécurité alimentaire est un sujet vital pour certains pays. La Chine a effectué un tournant dans les années 80 parce qu’ils se sont rendus compte que leur modèle n’était plus viable. Pour J.P. Moatti l’outremer est un hot spot de la biodiversité, aussi faudra-t-il suivre de près le Livre blanc Outremer qui sollicitera les acteurs de la biodiversité.

Identifier des leviers d’action avant la Cop 2015

Les entreprises prennent elles conscience de leur propre responsabilité humaine et environnementale dans la dégradation de la biodiversité, et que font-elles compte tenu des risques que la perte de biodiversité fait peser sur leur modèle économique ? C’est la question que posait l’Iddri le 20 septembre lors d’une des conférences de son programme « biodiversité et écosystèmes » qui cherche à identifier des leviers d’action 2 ans avant la Cop 2015 sur la diversité écologique en Chine et 10 ans après Aïchi. « Qu’est ce qu’on attend ? C’est par ces mots que Yann Laurens qui pilote ce programme à l’Iddri a ouvert le débat, le ton était donné… La dynamique instaurée pour la COP 21 a été fortement accompagnée par des engagements importants de collectivités et de secteurs économiques. Il faut arriver à susciter une telle mobilisation pour la COP 2015, car elle n’aura de portée que si cela ne reste pas l’affaire des gouvernements.

Pour Mark Hallé (Institut international pour le développement durable) il est évident que le niveau d’activité, de financements, est très bas et les efforts insuffisants. Les acteurs tentent de construire un nouvel acte mais il est peu différent de ce qu’on a fait et dont on sait que cela n’a pas eu d’effets. La difficulté est que les effets du changement climatiques sont visibles contrairement à ceux de la perte de biodiversité. Les politiques contre l’effet de serre sont beaucoup plus nombreuses que pour la biodiversité. Les articles sur le réchauffement climatique sont aussi beaucoup plus nombreux. Il n’y a pas de demande sociale pour la biodiversité. La mobilisation de la société civile est difficile quand la biodiversité reste une affaire d’experts. De plus experts du réchauffement climatique et experts de la biodiversité ont du mal à travailler ensemble, leur culture, leur langage ne sont pas  les mêmes.

Il faut que les marchés s’alignent sur le grand changement que représentent les Enr, être critiques sur ce qui marche et sur ce qui n’a pas marché. Si on n’avance pas ce n’est pas parce qu’il n’y a pas assez de consensus scientifique, qu’on ne sait pas ce qu’il faut faire, c’est parce que les experts qui vont aux COP n’ont pas de mandat suffisant. Il faut un cadre politique pour que soient respectés les engagements d’Aichi. Il y a cependant des points positifs, le grand effort de restauration de terres par des engagements d’entreprises, certes du volontariat, le développement d’outils financiers comme le Block Chain, de l’expérimentation un peu partout dans le monde, notamment en Chine. Mais tout cela est en deçà du potentiel des entreprises. Il y a un énorme gap entre ce qu’elles font pour le réchauffement climatique et ce qu’elles font pour la biodiversité. Il y a assez peu d’engagements volontaires, sur lesquels on pourrait demander des comptes. Enfin pour Mark Halle la corruption est une grande composante contre laquelle il faut lutter.

L’expert donne quelques pistes à suivre :

– la mobilisation en Hollande autour de l’utilisation des tribunaux pour forcer les gouvernements et les entreprises à respecter leurs engagements ;

– voir ce qu’on peut apprendre des peuples autochtones ;

faire une pression énorme sur la politique financière qui est en train de dévaster la biodiversité, favoriser les investissements responsables ;

Mark Hallé conclût : Il faut pouvoir reproduire la COP 2015 pour la COP de la diversité écologique.

Christian Caye délégué au DD chez Vinci était est venu témoigner de l’engagement des entreprises. Déjà engagées sur le climat lors de la COP 15, celles-ci prennent conscience de leur rôle concernant la biodiversité. Aussi 65 grandes entreprises adhérentes d’EPE (Entreprises pour l’environnement) ont lancé en juillet après le lancement du Plan biodiversité la démarche « Act4nature » avec des organisations scientifiques et des ONG, pour répondre au grand défi de la préservation de la biodiversité. Ces 65 entreprises ont signé le 10 juillet 2018 dix engagements qui visent à intégrer la biodiversité dans toutes leurs activités. Elles pensent que leur succès économique passe par cette transition et mettent en avant leur rôle de porteuses de solutions Des engagements difficiles à évaluer, greenwashing pensent certains, véritables engagements estiment d’autres. Les entrepreneurs n’aiment pas qu’on leur mette des bâtons dans les roues, reconnaît Christian Claye, mais ils contribuent à de nouvelles valeurs. Par ailleurs il rappelle la difficulté de mesurer la richesse de la biodiversité pour l’intégrer dans les réponses à des appels d’offres d’infrastructures, le manque d’indicateurs. Vinci travaille donc avec le Muséum et la LPO pour améliorer les connaissances scientifiques, constituer des inventaires et les mettre à la disposition du public. Les rapports RSE sont trop concentrés, ils ne donnent pas une idée exacte de la prise en compte de la biodiversité sur le terrain. Ch. Claye cite en exemple le chantier du TGV Bordeaux où il y a eu une communication sur les espèces protégées, des visites d’associations, une concertation avec les naturalistes, les forestiers, les agriculteurs. Au total ce sont 110 personnes en charge de l’environnement qui ont travaillé sur le chantier, près d’un an de mise en place de mesures compensatoires. Compenser c’est quand on a échoué émanera de la salle…Certaines de ces actions relèvent de la contrainte par la loi reconnaît Ch. Claye, mais beaucoup relèvent d’une prise de conscience et d’engagements volontaires. Le secteur financier commence lui aussi à mieux appréhender le poids du capital naturel dans ses propres activités. Le rapport Global Risk présenté à Davos comprend un volet sur l’effondrement de la biodiversité. Quelle valeur donner à ces engagements vis à vis de la communauté internationale ? On pourra en juger en 2020 lors de cette échéance majeure pour la biodiversité que sera la Convention sur la diversité biologique des Nations unies.

Les premières  « Tribunes du Muséum d’histoire naturelle » s’intéressaient quant à elles à la perception qu’ont les citadins de la nature, quelle place elle occupe dans la ville. L’objectif de ces tribunes largement ouvertes au public est de placer « la science au cœur du débat politique et social ». L’institution souhaite ainsi sous l’impulsion de son président Bruno David faire entendre une voix scientifique forte fondée sur l’apport de l’histoire naturelle dans la manière d’appréhender les grands enjeux de la société contemporaine.

La ville abrite une flore et une faune variée certes mais le déclin de la biodiversité en ville est très préoccupant, les oiseaux sont menacés, les insectes également. La biodiversité citadine est complexe. La nature est présente partout dans la ville, mais l’idée qu’on en a est la plupart du temps par rapport au service qu’elle peut nous rendre, et ce service diffère suivant les acteurs. Pour certains ce sera le fleurissement de leur environnement, redécouvrir ce qu’ils pensent avoir perdu. Pour étudier l’évolution du fleurissement des fenêtres et balcons de Paris, l’architecte Xavier Lagurge (Ecoville) a mené une enquête sur un échantillon de 50 rues réparties sur 5 arrondissements parisiens en comparant des photos réalisées entre 1900 et 1940 et celles de 1916. Il a ainsi constaté une augmentation en moyenne de 2% à 20%. Cette envie de nature est en essor depuis la fin des années 90, et favorisé par le soutien des pouvoirs publics avec la campagne « Végétalisons Paris ».

La nature rend plusieurs services systémiques :

  • d’approvisionnement avec l’agriculture urbaine ;
  • de régulation de la température ; c’est dans les quartiers les moins végétalisés qu’il y a eu le plus de morts lors de la canicule, la mission résilience de la Ville de Paris a démarré cet été des travaux de végétalisation dans 3 cours d’écoles pour lutter contre les ilots de chaleur  ;
  • d’effet d’éponge, permettant d’éviter l’engorgement des stations d’épuration ;
  • de diminution de la pollution (la végétation permet de capter à Paris de 1 à 2% de la pollution) ;
  • elle permet également lors de fortes chaleurs de limiter les odeurs qui se dégagent du macadam en cas de pluie.

La nature en ville permet également de recréer du lien entre les habitants et leur quartier. Ce sont les friches qu’on exploite, les pieds d’arbres qu’on fleurit, les jardins partagés. Nicolas Bel, expert en agriculture urbaine s’inspire du biomimétisme des écosystèmes dans ses installations de potagers sur des toits d’hôtels, d’établissements publics ou scolaires, ou encore d’entreprises. Son entreprise Potager vient notamment de mettre en place 2 500 m2 d’agriculture urbaine sur le toit de l’Opéra Bastille. Pour N. Bel ces potagers contribuent à rendre la ville plus résiliente. C’est du lien social, cela reconnecte urbains et consommateurs, qui apprennent à consommer autrement.

Muriel Labrousse

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